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La forêt française à l’heure des choix
Gérer
la forêt française est devenu un casse-tête. L’Office national des
forêts (ONF) comme les écologistes s’inquiètent de l’avenir
La forêt de Belin-Beliet en Gironde. ( AFP PHOTO / Nicolas TUCAT )
«Avec la montée des préoccupations environnementales, les
incertitudes du marché du bois, la complication croissante des
procédures, la pression des médias et le sentiment de malaise généré par
la fréquence des tempêtes ou sécheresses, relevant plus ou moins du
changement climatique, gérer la forêt est devenu aujourd’hui un
véritable casse-tête », écrit Bernard Fischesser, ingénieur des eaux et
forêts , ancien chercheur au Cemagref (1).
Tout est dit, ou presque. Mais les solutions pour démêler l’écheveau sont variées, complexes, voire contradictoires.
Ce n’est d’ailleurs pas par hasard si, en mars-avril prochains,
doivent se tenir à la fois les assises de la forêt de l’ONF (son
président, Hervé Gaymard, a parlé d’un « Grenelle de la forêt » alors
que ses agents redoutent une privatisation) et une « table ronde de la
forêt » organisée par la fédération France Nature Environnement (FNE). La forêt française, en plein paradoxe En
ce début de XXIe siècle, la forêt française, publique et privée, est en
plein paradoxe. Alors que sa surface plafonne depuis 2008-2009 à un peu
plus de 16 millions d’hectares, dont 71 % en forêt privée et 29 % en
publique, elle produit davantage, en termes de volume de bois (+ 5 à 6
m3/ha/an) du fait d’un réchauffement climatique modéré.
« On observe en effet une augmentation de la croissance des végétaux
du fait de l’augmentation du CO2 atmosphérique qui, combiné au soleil
et à l’eau, contribue à la photosynthèse et donc à la production de
biomasse ligneuse (bois) et foliaire », explique Bernard Saugier,
professeur de physiologie végétale à l’université Paris-Sud.
« La forêt pousse une fois et demie plus vite qu’il y a un siècle,
renchérit Bernard Fischesser. À cause notamment des apports d’azote
atmosphérique d’origine agricole, un chêne ou un hêtre est exploité à
100 ans au lieu de 150 », poursuit-il.
Quant au coup d’arrêt à l’extension de la surface forestière qui
était quasiment constante depuis 1827, il est dû à l’artificialisation
des sols, c’est-à-dire à l’urbanisation, à la création de zones
industrielles et d’infrastructures de transport, à la reconquête de
terres agricoles. Autrement dit, l’avenir de la forêt en France ne
passera pas par un accroissement de sa surface. « Produire plus, d’accord, mais en protégeant mieux » Dans
ce contexte, produire mieux et plus de bois, comme cela a été décidé au
Grenelle de l’environnement en 2007 et confirmé par le président
Nicolas Sarkozy, est presque une nécessité. « Nous devons augmenter la
production de bois de 20 millions de mètres cubes en 2020, notamment
pour en faire du bois-énergie », indique Luc Bouvarel, ingénieur
forestier et directeur de la fédération Forestiers privés de France.
Un objectif ambitieux qui surprend certains. « D’où vient ce chiffre
de 20 millions de mètres cubes ? s’interroge François Lefèvre,
administrateur à l’ONF et responsable des politiques forestières à FNE.
On ne tient pas compte des forêts inexploitées, des aires protégées
notamment, ou inexploitables parce qu’inaccessibles, particulièrement en
montagne. Produire plus, d’accord, mais en protégeant mieux. En ayant
une approche territoriale concertée pour une gestion multifonctionnelle
de la forêt », poursuit le forestier. Les forêts devront sûrement se spécialiser Multifonctionnel
: le mot est lâché. Nouveau paradigme depuis la loi de 2001, il
signifie qu’aujourd’hui, la forêt ne doit pas être seulement un lieu de
production de bois. La forêt joue aussi d’autres rôles, dont certains
très peu visibles pour le public : protection des sources, lutte contre
l’érosion en montagne, stockage de CO2, réserves de biodiversité, lieux
de chasse, de promenade, de silence, de « naturalité »…
Face à cette diversité de fonctions, il est fort probable que les
forêts françaises devront se spécialiser un peu. Le tout est de savoir
jusqu’où ? Là, les avis divergent.
« Demain, il y aura des forêts de production ligneuse intensive, des
forêts de production cynégétique, d’accueil touristique, de protection
biologique ou de protection prioritaire des sols et des eaux », estime
Bernard Fischesser.
« Les forêts ne pourront pas être toutes et trop spécialisées ; en
tout cas, on ne pourra pas décider au niveau national : on devra
raisonner de façon locale, en appliquant la “charte forestière de
territoire”, outil de gestion des communes forestières depuis la loi de
2001 par exemple », propose François Lefèvre.  La rentabilité financière ne sera pas la même partout Le
pays est suffisamment diversifié en termes de reliefs, sols, réserves
hydriques et climats pour pouvoir promouvoir une diversité de gestion.
Certes, la vitesse de la production de bois et la rentabilité financière
ne seront pas les mêmes partout.
Certaines ne seront pas rémunératrices. Dans les plaines, les forêts
de pins de résineux destinés à la papeterie pourraient être constituées
de variétés à croissance rapide ramassées mécaniquement, notamment avec
des « récolteuses » capables de couper, d’ébrancher, d’écorcer et de
tronçonner 500 arbres par jour comme cela se fait déjà en Suède et en
Finlande.
L’industrie pourrait produire de façon intensive du douglas, qui
résiste bien à la sécheresse. En revanche, la production de bois durs de
grande qualité (chêne, hêtre, érable, noyer) devrait être assurée par
des futaies régulières (arbres de même âge et même hauteur récoltés au
même moment et donc nécessitant une coupe rase) ou des futaies
irrégulières (arbres d’âge et de hauteur différents, exigeant plus
d’entretien mais préservant mieux la biodiversité et résistant mieux aux
tempêtes qui seront probablement plus nombreuses).
Bref, on se dirige vers une sylviculture à plusieurs vitesses. Les espèces forestières face au réchauffement Toutes
ces stratégies sont toutefois suspendues à l’évaluation du
réchauffement climatique en cours et à son ampleur. Certes, comme on l’a
vu, on peut jouer sur la sélection génétique de variétés mieux adaptées
à la sécheresse, le facteur hydrique étant, la majorité des chercheurs
le disent, le facteur prépondérant.
On peut aussi promouvoir des forêts d’essences (feuillus et
résineux) mélangées et étagées (conduites en futaies irrégulières) de
façon à mieux résister aux tempêtes et aux attaques de ravageurs
(insectes, nématodes, champignons) dont la propagation pourrait être
favorisée par le réchauffement.
On peut enfin espérer que « de nombreuses espèces forestières, dont
la variabilité génétique intraspécifique est beaucoup plus large que
celle des plantes cultivées (blé, maïs), pourront s’adapter et résister
au réchauffement », comme l’explique Jean-Marc Guehl, chef du
département Écologie des forêts , prairies et milieux aquatiques à
l’Inra (Institut national de recherche agronomique).  Les opinions des spécialistes divergent... Mais
là encore les avis divergent. Certains comme Antoine Kremer de l’Inra
de Bordeaux, spécialiste mondial du chêne (lire La Croix du 20 mars
2006), pensent que les arbres ont une grande capacité d’adaptation, un
peu comme ils en ont fait la preuve lors des grandes glaciations en se
réfugiant dans des recoins d’Espagne, d’Italie et des Balkans.
D’autres, tel Jean-Luc Dupouey de l’Inra de Nancy, considèrent
plutôt que les aires de répartition des espèces sont limitées par les
conditions extrêmes et que, dans un siècle, le hêtre des forêts de
Bellême ou de Brocéliande aura disparu. Un scénario qu’il sera toujours
difficile d’imaginer.
Denis SERGENT
(1) La Vie de la forêt, La Martinière, 2009, 332 p., 60 €.
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